
Ce que certains attendaient comme le messie arrive enfin. Le service Google Street View, qui permet d’observer en mode piéton des panoramas photographiques de routes est désormais disponible dans notre pays, le premier - cocorico, mais pas pour longtemps, car l’Europe suit - à avoir été choisi, après l’expérience inaugurale américaine, à travers les sites et applications désormais bien connues que sont Googles Maps et Google Earth. L’entreprise a été réalisée avec, si ce n’est une prudence de sioux, du moins avec une particulière attention quelque peu symptomatique. C’est tout de même que l’affaire ne va pas de soi dans une pays de nature méfiante à l’égard de l’usage des technologies numériques. Et comme on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, il faut parvenir à créer les conditions qui donnent justement l’impression que l’affaire va de soi. Le coup médiatique est, nous pouvons l’affirmer, assez subtil pour être réussi.

Premièrement, Google choisit un partenariat les responsables du Tour de France 2008, donc profite d’un contexte fédérateur. Un sympathique cycliste couleurs Ricard - jaune et à la casquette bleue - est déplaçable tout le long du parcours cycliste (un piéton l’est également, comme le montre l’illustration). Cela permet, en outre, à Google de faire mouche en donnant à voir les photographies de lieux de référence, éminemment touristique : Le Louvre, l’Arc de Triomphe comme les pittoresques montagnes-cartes postales du Tour qui ravissent, on nous le précise chaque année, les téléspectateurs du monde entier.
Deuxièmement, l’événement est particulièrement couvert par la presse papier et télévisé : les fameux hélioptères permettent d’en donner une retransmission télévisée en direct. Cela ne mange pas de pain d’en rajouter une couche, photographique celle-ci, qui en dépasse, ceci dit, par sa disponibilité a priori continue, l’enjeu événementiel.
Troisièmement, le service est lancé au début de l’été, moment propice - les membres de l’assemblée nationale et autres décisionnaires politiques le savent bien - à la détente, le temps de cerveau critique disponible étant alors proche du zéro.
Enfin, ce choix, très restreint en comparaison des informations disponibles, par exemple, pour Manhattan, et alors que la Google car a, selon de nombreuses sources, sillonné tout Paris (nous l’avons nous-même croisé dans le 12ème arrondissement, alors que nous prenions tranquillement notre café en terrasse - expérience qui ne laisse pas indifférent). On est en droit de supposer que le parcours a été bien vérifié pour que ne se reproduise les critiques - quels rabajoies ! - en provenance de personne s’étant reconnu sur les photographies fournies par le service, d’autant plus qu’ici, les photographies sont de très bonne qualité. L’algorithme permettant de flouter les visages et les plaques d’immatriculation visibles est assez performant, même s’il connaît encore quelques imprécisions (ou private joke…). Le grand jeu consistant à repérer et accumuler sur un site Internet dédié toutes les bizarreries Google Streetview - défauts dans la prise de vue, événements saisis tels que vol, chute, arrestation de polices, et autres choses plus ou moins indiscrètes - s’élargit donc à notre territoire (voir illustration 3, exemple de phénomène de dispersion numérique dont nous sommes parfois victimes). Car, c’est le moins qu’on puisse dire, on se sent effectivement davantage concerné par l’affaire.

On reconnaîtra là la méthode éprouvée par Google : on pose les choses sans trop se poser de questions, notamment juridiques - ou plus précisément, en donnant l’impression de ne pas trop s’en poser - on place les gens devant le fait accompli et l’on observe les réactions. On crée ainsi un objet que nul ne peut remettre en question puisque, dès lors, il est là et fait partie du réel. Google nous informe dans tous les sens du terme - il donner forme à, et transmet des informations - et c’est pour cela qu’il suscite à la fois tant d’intérêt, de défiance, de curiosité, d’enthousiasme. Les artistes, qui ne manquent pas de s’approprier ses services et outils, le savent bien. On pourra seulement regretter, ne nous y trompons pas, notre position de double spectateur - du Tour de France, et de l’avancée de la machine commerciale Google devant cette événement qui constitue bien plus qu’une simple opération de communication.
Les esprits sceptiques ne manqueront pas de préciser que cette opération aura permis à Google de mettre un pied - photographique, il s’entend, avec l’appareil à son sommet - à Paris, ville la plus visitée au monde, ce qui tombe, économiquement parlant, plutôt bien. Les euphoriques (les abonnés aux points d’exclamation à chaque apparition d’un service Google) n’y verront là qu’un concours de circonstances. Les pragmatiques répondront enfin que si tout le monde y son compte, et qu’en particulier, si cette opération rend la douce France encore plus attractive, qui s’en plaindra ?
Encore une fois, force est de constater que Google nous produit des objets de controverses complexes, aux enjeux éthiques, économiques et politiques mélangés. Nous attendons avec impatience les réactions et autres remarques dans la presse, à moins que cela ne passe comme une lettre à la poste.
Listes de liens :
www.google.fr/landing/tourdefrance2008/
blogomaps.blogspot.com/2008/07/enfilez-le-maillot-jaune-avec-google.html
www.letour.fr/2008/TDF/COURSE/fr/actus.html
www.commentcamarche.net/actualites/google-lance-son-street-view-pour-la-france-5846989-actualite.php3
www.youtube.com/watch?v=VdsGuoMx3iw&eurl=http://www.google.fr/landing/tourdefrance2008/
blogoscoped.com/archive/2008-07-03-n82.html
www.zorgloob.com/2008/07/google-streetview-en-france.asp
www.streetviewfun.com/
Illustrations
1 - Capture d’écran Google StreetView Quai François Mitterand, Paris
2 - Capture d’écran Google StreetView, Avenue de l’Opéra, Paris
3 - Capture d’écran Google StreetView, Avenue Charles de Gaulle, Châteauroux.